Nous le savons et nous le redoutons, ce sont les derniers kilomètres qui nous donneront les meilleurs résultats. Avec un jour de retard sur notre feuille de route initiale, nous ne sommes pas certain d’arriver à temps à proximité de Nuremberg. Michel, devenu notre fidèle auditeur, vogue jusque tard dans la nuit pour nous mener au bord de la première des écluses géantes. Cette nuit on bivouac à quelque centaines de mètres de là. C’est aussi notre dernière nuit à bord. Notre communauté provisoire de dix personnes va se séparer. On en éprouve un petit pincement, mais chacun le garde pour soi. Je veille tard avec mes compagnons Eve, Philip et Vincent sans qui notre voyage n’aurait pas eu le même enchantement. Puis je me lève tôt. A cinq heures Knut et moi sommes sur le pont. Il fait froid, humide. En moins d’une heure tous les autres occupants du bateau sont là, emmitouflés, pareils à nous, fascinés, tout comme nous. Le sésame de l’écluse la plus grande d’Europe s’ouvre lentement devant nous. Vingt cinq mètres d’une descente abyssale dans un bunker à ciel ouvert de plus de deux cents mètre de long. Les petits trente huit mètres de l’Ange Gabriel se collent à des bites d’amarrages ascensionnelles. On est littéralement attaché, les milliers de mètres cubes résonnants de notre cale laissent entendre les plaintes sublimes du bateau nu, moteur coupé, élevé gentiment par les flots. Sur le pont de notre péniche bondage, chaque grincement de corde devient une note cuivrée amplifiée par les résonances. J’y improvise un concert, juste équipé d’un harmonica, et sans système d’amplification. Je suis littéralement entouré de phonèmes sonores qui me parlent sur fond de litanie bluesy industrielle. J’y réponds par petites saccades soufflées. Dans le casque que je porte sans cesse, tous ces bruits me parviennent en une gamme bien plus disciplinée et plus construite que je ne l’aurais cru. Nous voulions êtres tonitruant, nous sommes doux, entièrement à l’écoute de l’œuvre-écluse. La nature nous envoie comme spectateur un oiseau joueur qui répond aux accords mineurs.